L'Afghanistan : une guerre sans fin

FocusPublié le 5 février 2018
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Les Afghans ont été, entre décembre et janvier 2015, 200 000 à demander l’asile dans un pays européen. Ce chiffre qui ne prend pas en compte les arrivées illégales frappe par son importance et questionne sur les raisons de ces déplacements de populations alors que depuis le retrait des troupes de l’OTAN en 2014, la guerre dans ce pays est officiellement terminée. En 2017, en conséquence d'une situation sécuritaire qui se dégrade, 3 000 soldats américains supplémentaires ont été déployés mettant ainsi un terme au retrait progressif des troupes américaines initié par Barack Obama.

HISTOIRE DE L’AFGHANISTAN

  • L’ambition américaine et l’essor communiste en Afghanistan : Le choc pétrolier de 1973 fait prendre conscience au gouvernement des Etats Unis de la nécessité d’avoir, dans un contexte de guerre froide, un accès ininterrompu et sécurisé aux champs pétrolier du golfe persique et de les protéger de toute influence soviétique. Dans cette optique, l’administration américaine identifie le royaume d’Arabie Saoudite et l’Iran comme deux pays avec lesquels elle pourrait assurer la stabilité de la région. Cependant cette année-là, Mohammed Daoud Khan prend le pouvoir en Afghanistan et cherche à accélérer le développement économique de son pays en s’inspirant du modèle soviétique. En 1978, une faction radicale renverse Daoud considéré comme trop modéré et initie des réformes drastiques dans l’éducation, l’agriculture ou le droit de la famille.
  • La montée de l’islamisme : Dès 1973 des appels au Jihad contre le régime de Kaboul commencent à être prononcés et rapidement une insurrection prend forme. A partir de 1979, le gouvernement socialiste afghan perd petit à petit le contrôle du pays. Les soviétiques décident alors d’organiser un coup d’état pour placer un personnage plus modéré au pouvoir en espérant ainsi désamorcer la rébellion. Cependant, l’effet est inverse et le nombre des opposants au régime continue d’augmenter. Considérant leurs luttes comme une lutte sacrée, ils prennent le nom de
    mujahideen (ceux qui mènent le Jihad). Ils disposent rapidement d’un soutien international très important notamment de la part des pays sunnites du Golfe et des Etats-Unis. Des milliards de dollars furent ainsi investis pour soutenir leur lutte contre le régime soviétique. Fort de leurs soutiens, les mujahideen jouèrent un rôle important dans le retrait des troupes soviétiques par Gorbatchev en 1989. Ce conflit causa la mort de plus d’un million d’Afghans et entraîna le déplacement d’environ cinq millions de personnes vers le Pakistan et l’Iran.
  • L’arrivée au pouvoir des talibans sous l’impulsion du Pakistan : la guerre civile continua et Kaboul finit par tomber aux mains des rebelles en 1991. Pendant le conflit,, le Pakistan a largement soutenu la rébellion en favorisant cependant les groupes prêchant un  islamisme politique et radical que ce soit en Afghanistan en ne soutenant que les groupes islamistes radicaux ou dans les camps de réfugié au Pakistan. Après 1991, dans un pays ravagé par la famine et les destructions, un nouveau mouvement promettant de restaurer l’ordre sous la bannière de l’Islam émerge : les talibans. Littéralement « étudiant » la signification de ce mot indique que l’origine de ce mouvement se situe dans les madrasas, les écoles traditionnelles islamiques du Pakistan. Ces combattants ont pris le contrôle de la majorité du pays en moins de six ans grâce au soutien d’Islamabad. Les talibans pouvaient également compté sur le soutien de nombreux combattants étranger comme Osama bin Laden. Pendant dix ans, les Afghans vont vivre sous un régime islamique radical et continuent à subir les conséquences inhérentes à un conflit armé notamment les déplacements de population. En effet notamment au nord du pays, des groupes armés dirigés par le commandant Massoud luttent encore contre les talibans.
  • Les attentats du 11 septembre 2001 changent la donne pour l’Afghanistan : L’intervention internationale s’intensifie et replonge le pays dans la guerre. En effet lorsque les talibans refusèrent de livrer les chefs d’Al-Quaida qui se trouvaient en Afghanistan, les Américains épaulés par une large coalition internationale lancent une attaque rapide et victorieuse contre le régime. Cette guerre qui devait être rapide s’est cependant éternisée, la coalition internationale resta dans le pays jusqu’en 2015. Aujourd’hui, la guerre n’est toujours pas terminée. Certaines régions sont encore contrôlées par des groupes talibans et la vie des Afghans est rythmée par des attentats récurrents. De plus, le retrait de la coalition internationale a entrainé une recrudescence des violences. Un rapport de la MANUA (Mission d’assistance des Nations-Unies pour l’Afghanistan) de 2015 a montré une augmentation du nombre de victime civile (4 927 victimes dont 1592 morts) dans les six premiers mois de l’année 2015 avec une augmentation de 28% du nombre de victime féminine et de 13% du nombre d’enfants pris pour cible.

LES CAUSES DE L’EXIL

L’intervention internationale de 2001 n’a paradoxalement pas vraiment amélioré la situation de l’Afghanistan et ses habitants ont presque autant de raisons de quitter leurs pays que sous le régime taliban.

  • Dégradation de la situation sécuritaire depuis le départ des troupes internationales : En effet, des pans entiers de territoires sont retombés sous le contrôle des talibans et l’organisation Etat islamique s’est également infiltré dans l’est de l’Afghanistan ce qui engendre de nouvelles violences et augmente l’insécurité comme le démontre le récent bombardement américain sur les positions de l’EI. De plus, les attentats sont réguliers et tuent de nombreux civils. Des groupes terroristes profèrent également des menaces contres de nombreux hommes et femmes les forçant à partir. Par exemple, de nombreux interprètes afghans ayant travaillés pour les forces internationales sont menacés de mort et poussés à l’exil. Cet exemple illustre un phénomène plus large : tous les individus soupçonnés d’avoir aidé la coalition internationale de près ou de loin sont considérés comme de traîtres et sont menacés de mort. Ces personnes n’ont donc souvent par d’autre choix que de quitter leurs pays, le plus souvent vers l’Europe. Le Pakistan et l’Iran qui accueillaient autrefois les réfugiés afghans ne le font plus. L’accueil dans ces pays n’est plus possible car la protection des réfugiés n’y est plus garantie et toute intégration à long terme n’est pas non plus possible. Selon l’ONG Humans Right Watch, 370 000 réfugiés afghans au Pakistan ont dû retourner dans leurs pays entre le 1er juillet et le 15 octobre 2016 car leurs droits sont bafoués. Cependant, de retour dans leurs pays, leur situation n’est pas meilleure en partie à cause de la guerre qui déchire encore leurs pays et qui limite donc leurs perspectives de réintégration.
  • Une situation économique catastrophique : Depuis 2014, l’économie afghane, boostée artificiellement par la forte présence internationale, s’est effondrée. D’une part, les subventions internationales ont diminué alors que le pays en est largement dépendant et le marché du travail s’est également resserré. En effet, de nombreux Afghans qui travaillaient pour les organisations internationales se sont retrouvés au chômage. Cette classe moyenne émergente s’est trouvée désemparée, leur situation sécuritaire s’est également dégradée car ils sont souvent perçus comme des profiteurs de guerre ou des traitres. Ils sont donc également des candidats à l’exil. La situation démographique aggrave encore plus une situation économique déjà mauvaise. En effet, le retour massif de réfugiés des pays voisins et l’augmentation rapide de la population rend encore plus inefficace les services publics déjà rares et fait augmenter le chômage.
  • La mauvaise situation économique est aggravée par une corruption endémique : Un rapport des Nations Unis de 2010 a montré que sur période de douze mois, un adulte sur deux a payé un officiel du gouvernement pour obtenir des services publics de base. Cette corruption s’étend également aux aides internationales. En effet, on estime que plusieurs des 110 milliards d’aide américaine ont disparu. Ainsi les Afghans ont rapidement sensé de croire en un gouvernement corrompu et encore largement autocratique qui n’arrive ni à améliorer la situation sécuritaire, ni l’économie du pays. Désillusionnés par quarante ans de conflits et d’échec des différents gouvernements, de nombreux afghans n’imaginent plus leurs futurs dans leurs pays.
  • Le non-respect des droits de l’Homme, un facteur important de départ : Même si les droits des femmes sont théoriquement reconnus par la loi, leurs respect dans les faits n’est pas du tout acquis. Neuf femmes sur dix sont encore victimes de mariage forcé et sont menacées sexuellement, physiquement ou verbalement. Il faut cependant noter que l’accès à la santé et aux soins s'est largement amélioré. Cependant, en parallèle, des pratiques gravement attentatoires aux droits de l’homme ont refait surface avec l’arrivée des forces internationales. La « tradition » du bacha bazi est considérée comme étant une des pratiques les plus attentatoires aux droits fondamentaux en Afghanistan. Littéralement « jouer avec les garçons »,  cette pratique consiste à utiliser un jeune garçon comme esclave sexuel. Lors d’une réunion entre homme, ces jeunes âgés entre 10 et 18 ans et souvent habillés en femme, danse au début de la soirée qui se termine souvent par  une agression sexuelle. Cette « tradition » interdite et sévèrement réprimée par les Talibans est réapparue ces dernières années sous les yeux indifférents des forces internationales. En effet, selon Joseph Coldberg, journaliste au New York Times, les soldats américains avaient ordre de détourner le regard et cela jusque dans leur base. Ainsi, des chefs de milice alliée de l’OTAN ont  pu opérer en toute impunité. Ces jeunes hommes violés à répétition et utilisés comme esclave par les plus puissants sont de sérieux candidats à l’exil s’ils ne rejoignent pas les Talibans. Plus généralement, depuis 2003, les crimes commis par les différents acteurs de la guerre civile sont nombreux et aucun des belligérants n'en est exempt. C'est pour cela que la Cour pénale internationale (CPI) a demandé aux juges l’autorisation d’ouvrir une enquête concernant les crimes contre l'humanité et les crimes de guerres commis par les Talibans, les services de sécurité afghan et la CIA.

SITUATION DES AFGHANS EN EUROPE

  • Ces Afghans représentent une partie importante des migrants qui tapent à la porte de l’Europe : En Allemagne, ils représentent en 2016 le deuxième groupe le plus nombreux à demander l’asile après les Syriens. Entre janvier et décembre 2015, ils étaient 200.000 à demander l'asile à l'un des pays de l'UE. Soit 6 fois plus qu'en 2014. Ils représentaient, en 2015, 14% de l’ensemble des demandeurs d’asile en Europe.
  • Une fois en Europe, leurs conditions de vie restent difficiles : En France, s’ils ne dorment pas dans la rue, ils sont logés dans des camps où les conditions de vie sont mauvaises comme dans le camp de Grande-Scynthe, jusqu’à sa destruction, où les migrants afghans dormaient entassés dans les cuisines faute de place.
  • Leur accès au statut de réfugié demeure incertain : En effet, l’Afghanistan est considéré par les chancelleries occidentales comme un territoire « post-conflit ». Cela implique que les demandeurs d’asile afghans ont beaucoup de chance d’être déboutés alors que, comme nous l’avons précisé précédemment, les conditions de sécurité en Afghanistan ne permettent pas d’assurer un retour en toute sécurité de ces migrants. Dans cette logique, l’UE a signé un accord en octobre 2016 avec l’Afghanistan autorisant les états européens à expulser par charter les Afghans déboutés du droit d’asile y compris les mineurs isolés et ce sans limite de nombre.